Pourquoi n’arrivons-nous pas à nous souvenir de notre enfance ?

Un enfant peut avoir des souvenirs dès sa naissance… mais il ne peut pas les garder longtemps en mémoire ! C’est pour cela qu’une fois adulte, nous avons du mal à nous souvenir de notre petite enfance, ce qui peut sembler étrange au vu de l’importance de cette période de notre vie pour notre développement.

Bérengère Guillery, neuropsychologue à Caen, en collaboration avec l’Observatoire B2V des Mémoires, nous éclaire sur les nombreux facteurs qui expliquent ce phénomène « d’amnésie infantile » et au-delà, esquisse les étapes de la construction progressive de la mémoire.

1 – Pourquoi n’avons-nous pas ou peu de souvenirs de la petite enfance ?

Une caractéristique des tout premiers souvenirs est d’être parcellaires, on se souvient d’un détail saillant, une image, un parfum et non d’un événement dans son ensemble. La mémoire perceptive – visuelle, olfactive… – est présente très tôt et laisse des traces, mais sans que le contexte soit bien mémorisé. Cette absence de souvenirs d’événements de l’enfance que l’on appelle « amnésie infantile » s’explique par un faisceau d’éléments. La mise en place très progressive de la mémoire dépend de la maturation du cerveau, qui se poursuit jusqu’à l’âge adulte. Durant les premières années de vie, l’hippocampe est le siège d’une forte production de neurones, qui engendre des remaniements si importants que les souvenirs ne peuvent pas s’y ancrer. De plus, la maturation des régions frontales, qui permettent de structurer et retrouver le souvenir, se produit jusqu’à la fin de l’adolescence.

En parallèle de l’évolution du cerveau au cours de l’enfance, la cognition se développe progressivement ; or de très nombreuses compétences sont nécessaires pour former un souvenir personnel. Avant l’âge de 2 ans, l’enfant ne peut pas s’appuyer sur le langage pour structurer un souvenir, ni sur des mots qui permettent de le retrouver. En outre, la perception des enfants est bien différente de celle des adultes, ne serait-ce que pour des raisons de taille, qui modifie drastiquement la vision de l’environnement. La cour d’école maternelle qui nous semblait immense nous paraît dérisoirement petite lorsqu’on la revoit adulte. Nous n’avons pas les mêmes centres d’intérêt non plus, les petites irrégularités du sol ou de la tapisserie des murs de la maison familiale par exemple… Le petit enfant ne va pas retenir des informations qui auraient pu intéresser l’adulte qu’il deviendra.

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2 – Quelles autres compétences sont nécessaires pour former un souvenir complet ?

Créer un souvenir complet implique de pouvoir associer en mémoire différents types d’information, notamment de lieu, de temps, de personnes, ce qui nécessite de mobiliser en synchronie des régions cérébrales éloignées (intégration) mais aussi des régions de plus en plus spécialisées (ségrégation). De plus, pour qu’un événement devienne un souvenir particulier, cela implique d’avoir des connaissances générales sur le monde, une représentation du monde avec des scénarios classiques, comme par exemple de savoir ce qui se passe lorsqu’on va pique-niquer au parc avec ses parents. Ainsi, le jour où les parents invitent les amis de l’enfant à pique-niquer avec eux, cela constitue une situation inhabituelle dont l’enfant peut garder un souvenir.

3 – Qu’en est-il de la conscience de soi ?

En effet, la conscience de soi se développe en plusieurs étapes. Cela commence par la réalisation que nous sommes « distinct de l’environnement ». La reconnaissance de nos propres caractéristiques physiques et de caractère n’arrive que plus tard, ainsi, un bébé ne se reconnaît pas dans le miroir avant l’âge de 18 mois environ. Enfin, pour pouvoir avoir des souvenirs personnels, il faut avoir acquis la conscience de soi à travers le temps. Cette capacité à voyager à travers le temps ne se développe que vers l’âge de 4 à 6 ans, avec une grande variabilité selon les enfants. Celle-ci peut être mise en évidence lors d’une petite expérience : l’enfant est filmé pendant qu’un adulte lui colle une petite gommette sur l’épaule en passant derrière lui. Si, lorsqu’il regarde le film une heure plus tard, l’enfant se frotte l’épaule pour l’enlever, c’est qu’il s’est reconnu dans ce moment passé.

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4 – Et de la projection dans le futur chez l’enfant et l’adolescent ?

En miroir du développement progressif de la mémoire des événements passés, la faculté de se projeter dans le futur se développe lentement. Des examens d’imagerie cérébrale ont montré que les aires du cerveau impliquées dans ces deux voyages dans le temps sont en grande partie identiques. Par ailleurs, la mémoire prospective qui revient à penser à accomplir une action dans par exemple 30 minutes requiert de nombreuses compétences : se souvenir de ce qu’on doit faire, interrompre l’action en cours pour penser à celle qu’on doit faire ensuite et supprimer cette pensée pour ne pas la refaire !

Cette capacité mobilise à la fois la mémoire à long terme (l’action à réaliser) et les fonctions exécutives que l’on utilise en association avec la mémoire de travail, une forme de mémoire à court terme. Les différentes formes de mémoire, à court et long-terme, et plus encore les fonctions exécutives, comme les capacités de contrôle des émotions, continuent à se développer durant l’adolescence jusqu’à l’âge de 20-25 ans, ce qui devrait nous inciter à être indulgents avec les jeunes. «Chantier en cours !»

À propos de l’Observatoire B2V des Mémoires

Créé en avril 2013 par le Groupe de protection sociale B2V, l’Observatoire B2V des Mémoires étudie la mémoire sous toutes ses formes : individuelle, collective, numérique… Son Conseil scientifique réunit d’éminents chercheurs en neurosciences et sciences humaines. Les actions menées au sein de ce « laboratoire sociétal » visent à favoriser la prévention à travers deux grands axes : soutenir la recherche et diffuser au plus grand nombre les avancées de la science en vulgarisant l’information scientifique pour faciliter sa compréhension.

Pour ne citer que quelques actions menées par le fonds de dotation Observatoire B2V des Mémoires : la bourse doctorale ; la publication de livres sur le thème de la mémoire ; l’événement grand public La Semaine de la Mémoire ; le site ludo-éducatif memorya.org ; l’Accélérateur des Mémoires au service de l’innovation sociale.

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