# 4 – L’énigme des peuples de la mer .

Dernier chapitre: pirates, mercenaires, migrants … la constellation hétéroclite des peuples de la mer.

Le monde méditerranéen a vécu pendant des siècles sous la férule de puissances de type « thalassocratie », les Minoens, puis les Mycéniens. Avec des relations très élastiques à l’égard des populations côtières et des comptoirs établis par divers peuples originaires d’Europe  ou d’Asie (le Egyptiens étant de nature plutôt « terrestre »).

Mais à partir des années -1500, et très certainement sous l’effet de bouleversements qui touchent l’ensemble des cotes, mais aussi des territoires continentaux, on note une turbulence inhabituelle dans les rapports entre les peuples méditerranéens,  jusqu’ici équilibrés.

Certes, une piraterie rémanente était le fait de bandes informelles dont les repaires sont lointains ou très discrets, à la manière des pirates actuels en Asie ou au large du Nigéria.

Ces flibustiers antiques savaient par ailleurs louer leurs services aux potentats ou aux armées des peuples méditerranéens, sans réel état d ‘âme. Mais jamais ils n’avaient constitué un front commun opposé à une puissance en place.

Pourtant, à partir de -1300, les dignitaires de toute la région  doivent se prémunir contre des incursions nombreuses qui se poursuivent en razzias, destructions, pillages et captures d’esclaves.

Au point qu’une suspicion générale plane sur le bassin méditerranéen : qui est derrière ce danger ?

En atteste cette lettre  retrouvée à El Armana, du roi d’Alashiya (ile de Chypre), qui répond à des accusations du Pharaon égyptien de complicité avec des pirates : « Pourquoi mon frère me parle en ces termes ? En ce qui me concerne, je n’ai rien fait de la sorte. En fait, les hommes de Lukka (ndlr : la Lycie, cote sud de l’actuelle Turquie), chaque année, s’emparent  des villages dans mon propre pays. Mon frère, tu me dis ceci : des hommes de ton pays étaient avec eux. Mon frère, je ne sais moi-même qui étaient avec eux. Si tu détiens des hommes de mon pays, renvoie les et j’agirai comme il le faudra ».

Les Lukka, farouchement indépendants, étaient jusque là tolérés, car adversaires permanents des Hittites, eux-mêmes ennemis des Egyptiens et des grecs Mycéniens. Bons navigateurs et habiles guerriers, ils savent rendre des services dans tous les ports et comptoirs du bassin méditerranéen. Et par-là même jouer d’alliances au jour le jour avec tous les autres groupes marginaux de la région.

C’est bien ce qui s ‘est produit en -1220, lorsque l’Egypte voit déferler sur sa frontière ouest une armée hétéroclite, essentiellement libyenne, mais avec de nombreux supplétifs aux origines diverses.

Le Pharaon en titre est Mérenptah, et son armée tient le choc. Il s’ensuit même une débandade mémorable commentée sue les murs d’un palais de Karnak : « Le chef vil, le vaincu de la Libye, Meryre, descend de son pays des Tjehenou avec ses archers et des Shekelesh, des Aqwesh, des Lukka, des Turesh … »

L’inscription triomphale précise que cette bataille s’est soldée par 6000 tués ou capturés (à l’époque, pas de blessés !), dont 2400 originaires des « peuples de la mer ».

Un répit pour l’Egypte, au moment où sur la cote anatolienne, d’autres combats opposent les  dirigeants en place à des envahisseurs venus par terre et par mer (voir carte ci-contre). En témoigne une tablette  signée de Ammourapi, roi d’Ugarit, qui mentionne la capture d’un chef  nommé Ibnadushu, de la tribu des Shekelesh « qui vivent sur leurs navires ».

On note au même moment que les Hittites, un peuple jusqu’ici purement continental, se dote d’une flotte pour protéger ses comptoirs côtiers de la région.

Quelques vingt ans plus tard, alors que règne en Egypte le jeune Ramsès III, nouvel assaut cette fois ci-par le nord. Il s’agit d’une puissante coalition de peuples très divers, certains uniquement par voie maritime, d’autres par voie terrestre venant du nord, après avoir guerroyé contre les Hittites. On note cette fois-ci la présence nombreuse de convois tirés par des bœufs, et chargés de femmes et enfants : pour ces envahisseurs, il s’agit bien d’un déplacement de peuplement, sinon d’une expédition militaire. Il a fallu des circonstances sévères ou tragiques, pour mettre en branle toutes ces populations.

Ces populations, justement, sont précisées dans le Papyrus Harris rédigé sous Ramsès IV en l’honneur de son père. : « Les pays étrangers firent une conspiration dans leurs iles. Tous les pays furent sur le champ frappés et dispersés dans la mêlée. Aucun pays n’avait pu se maintenir devant leurs (les peuples de la mer) bras, depuis le Hatti, Karkemish, Arzawa et Alashhia. Ils ont établi leur camp en un lieu unique, le pays d’Amurru (…) L’ensemble (de ces peuples) comprenait les Peleset, les tjeker, les Shekelesh, les Deyen, et les Weshesh ».

Si les Egyptiens ont focalisé  leurs récits sur la bataille navale qui a eu lieu à l’est du delta, bataille gagnée haut la main par la flotte égyptienne, les combats terrestres ont été plus incertains. Des mouvements continus de troupes et de populations  ont contribué à faire du Levant  un réceptacle où se bousculent des peuples en place (Hébreux issus de l’Exode, Cannanéens), des nomades locaux (Hapirous) et des soldats perdus de l’équipée des peuples de la mer.

Parmi ceux-ci, un groupe émerge nettement : les Peleset.

Il est vraisemblable que cette ethnie majoritaire venue en force de la vallée du Danube via la Grèce et les iles ioniennes, ait été retournée par le Pharaon Ramsès III pour s’installer dans la vallée du Jourdain  et servir ainsi de tampon contre les éternels envahisseurs nordistes. Ce peuple, qu’on appelle désormais les Philistins, aura pris racine en Palestine, et s’opposera violemment aux populations en place, en particulier les Hébreux. On connaît bien sûr l’épisode de David, berger d’Israël, contre le chef Philistin Goliath.

La civilisation des Philistins est surtout connue par ses céramiques d’inspiration mycéenne, par leur armement, et par leurs coiffures aux plumes dressés. Il s’agit de gaillards de forte taille (cf Goliath !), qui gèrent tout à la fois une flotte militaire aux navires possédant une proue caractéristique (tête d’oiseau), mais aussi des troupes au sol encadrant des convois entiers de populations à la recherche de nouveaux territoires.

Dagon, un Dieu essentiel des Philistins

Si les Philistins sont bien identifiés, à la fois par les textes hittites, égyptiens, et plus tard par la Bible, pour occuper l’actuelle Palestine, d’autres peuples de la mer s’entrecroisent dans la région au hasard des épreuves sismiques ou climatiques, ou des péripéties militaires et politiques de la région.

C’est ainsi que les Shkalesh tiennent le port de Dor (actuellement au nord d’Israël), que les Luka s’installent au nord et composent avec les souverains hittites (ils serviront de forces d’appoint lors de la bataille de Qadesh), que les Denyen  trouvent également leur place, certains y voient l’origine de la Tribu de Dan …

De cette mosaïque de petits états côtiers (Tyr, Sidon, Dor, Arwad, Byblos) peu à peu libérés des emprises hittite et égyptienne, se développe progressivement une entité cosmopolite tournée vers la mer : les Phéniciens.

Il s’ensuit une période faste pour la navigation et les échanges jusqu‘à très loin vers l’ouest : les Phéniciens fondent des cités dans des zones disponibles  comme Chypre, la Sardaigne, la Sicile, l’Afrique du Nord.

On assiste à une nouvelle migration de populations : des peuples entiers prennent possession de nouvelles terres en y apposant leurs patronymes : les Shirdana pour la Sardaigne, les Sikala pour la Sicile, ou de manière moins certaine les Tourousha pour l’Etrurie, le peuple Etrusque  étant de connivence avec les Carthaginois.

Avec le temps, la Phénicie tombe à nouveau sous la coupe des voisins assyriens, perses, puis romains. Mais la diaspora méditerranéenne constitue une entité indépendante capable d’instituer de véritables puissances économiques et militaires, Carthage en étant le meilleur exemple.

Extension du peuple phénicien

Ainsi, si leurs périgrinations plus récentes vers l’ouest a permis d’identifier les peuples de la mer et de leur attribuer des caractéristiques sociales ou militaires, la question reste posée de leurs origines qu’on sait diverses, mais mystérieuse.

Les Lukka ont en principe une origine fiable : la Lycie, cote sud de la Cappadoce, puisqu’ils se sont toujours frottés aux Hittites. Mais avant de s’installer en Lydie, où étaient ils ?

Concernant les Aqwesh, on les identifie comme des Achéens, donc originaires de Grêce continentale.

 Les Denyen, les Danéens homériques, seraient eux aussi d’extraction grecque, alors que les Teresh proviendraient de Troade, et les Shardane issus du nord de la Syrie.

Mais il ne faut pas considérer ces peuples comme des entités homogènes aux parcours bien balisés : leurs cheminements sont tortueux, passent souvent par des iles ou des comptoirs de tout cet arc méditerranéen.

Un lieu semble devoir fédérer ces populations, en particulier avant de « faire un mauvais coup », c’est l’ile de Chypre : c’est là qu’ils se regroupent, se comptent, se partagent d’avance territoires et butins.

Les historiens se sont bien sûr opposés au sujet de ces peuples de la mer.

Certains, comme T Bryce, avance la théorie du « pull » (to pull / tirer) : c’est l’appât du gain qui a attiré vers l’est tous les maraudeurs, pirates et autres mercenaires, comme l’eldorado sud américain attirait les aventuriers, comme les Caraïbes attiraient pirates et boucaniers. Et lorsqu’ils découvraient une contrée à occuper, ils faisaient alors venir femmes et enfants.

D’autres historiens  développent la théorie du « push » : ce sont des bouleversements telluriques, climatiques ou politiques (sûrement entremêlés) qui ont déclenché d’abord des équipées exploratoires pour trouver ou conquérir des contrées plus accueillantes, puis des  migrations de populations.

On a d ‘ailleurs avancé une « théorie des dominos », selon laquelle un peuple a chassé l’autre, en particulier depuis la vallée du Danube ou des rives de la Mer Noire, en direction de la Méditerranée.

La Méditerranée, éternelle mosaïque de peuples migrants

Trois mille ans plus tard, et si les noms des peuples ont changé, on retrouve un schéma similaire et des tendances indéfectibles.

Des zones comme l’Anatolie ou l’actuelle Syrie constituent un patchwork de populations toujours plus divisées et antagonistes, dont les conflits rejaillissent au plus loin. Pour exemple ces 12000 Arméniens qui viennent de quitter la Syrie pour rejoindre l’enclave du Haut Karabach, ou les milliers de Kurdes qui trouvent refuge en Irak et en Turquie.

Les Phéniciens, s’ils ne constituent plus un peuple, ont tracé la voie à une diaspora libanaise dans le monde entier.

Jean-Yves Gauchet

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