Dieu et la Science: croire ou savoir ?

L’Homme a besoin de croire. Un besoin inné forgé par des milliers d’années d’évolution de notre cerveau. D’où croyances et religions, désormais encadrées par la Science. ici, les arguments d’une “contre-enquête” particulièrement bien étayée.

Un ouvrage récent (“Dieu, la Science, les preuves””) publié l’an dernier par Michel Bolloré avec une vingtaine de scientifiques, a hérissé le poil de nombreux autres scientifiques, qui se sont emparés du débat, comme François Euvé (“La Science à l’épreuve de Dieu”), mais surtout Thomas Durand (éditeur de la chaine youtube “la tronche en biais”) avec son ouvrage Dieu, la contre enquête. Nous allons ici tenter d’en présenter les arguments majeurs.

Une croyance n’est pas une idée que l’esprit possède, c’est une idée qui possède l’esprit (ROBERT OXTON BOLT).

Tout d’abord, quelques définitions s’imposent, afin de ne pas s’égarer ensuite dans la compréhension du texte.

Le Déisme est un système de croyance reconnaissant l’existence d’un créateur du cosmos et de son évolution jusqu’à notre civilisation. Sans aller plus loin dans les modalités d’action entre cette entité créatrice et les humains: le Déisme ne permet pas de codifier le rapport au divin, et d’édifier un système de croyance. Le Déisme est donc a-religieux.

Le Théisme est un système de croyance centré autour de l’existence d’un créateur du cosmos qui se révèle aux humains à travers des manifestations (révélations, miracles, phénomènes terrestres) en s’adressant à certains d’entre eux. Les monothéismes sont aujourd’hui les formes les plus structurées du Théisme.

Le Négatéisme est une locution inventée par Thomas Durand: elle décrit la croyance en l’inexistence d’un créateur du cosmos. C’est donc un position de négation à la fois du Déisme et du Théisme.

L’Agnosticisme est une position établissant l’impossibilité d’avoir une connaissance sur la question de l’existence de Dieu. L’agnostique est souvent un scientifique qui se sent libéré de cette emprise du questionnement permanent.

Dans son ouvrage très fourni (370 pages), Thomas Durand égraine les fameuses “preuves” de l’existence d’un Fondateur actif mais impalpable, et les décortique pour mieux les dissoudre avec les démonstrations les plus simples.

LA PREUVE COSMOLOGIQUE

Cet argument repose sur un principe: rien n’est sans raison, et il faut bien “quelque chose” soit la cause de l’existence de l’univers. Ou bien dit autrement:

  • Tout ce qui commence à exister a une cause de son existence
  • l’univers a commencé à exister
  • Donc l’univers a une cause de son existence.

Les deux premières phrases sont les prémisses et la troisième, la conclusion. La prémisse 2 étant confortée par la théorie du bigbang qui admet un début (et également une fin) à à notre univers. Mais il faut déjà se souvenir qu’il s’agit de l’univers observable, lequel ne représente qu’une (petite?) partie du cosmos. C’est pourquoi cette prémisse 2 est imprudente.

Mais il faut alors admettre (prémisse 1) que Dieu lui-même aurait une cause de son existence. Ce qui est peu compatible avec le sens de cette “preuve cosmologique”. La faille logique est que si l’on admet que dieu peut ne pas avoir de cause, on peut tout aussi bien admettre que le cosmos pourrait ne pas en avoir, ce qui anéantit la démonstration.

LA PREUVE PAR LE REGLAGE DE L’UNIVERS

L’univers, tel qu’il se présente à nos sens (limités?) et à nos réflexions, est trop parfait pour être dû au hasard.

Et l’idée du réglage fin se nourrit des résultats chiffrés de la Science. Argument: si les constantes de la physique qui gouvernent notre univers avaient été un poil différentes, on aurait en résultat un univers totalement différent dans lequel nous n’existerions pas. Or, nous existons, donc cet univers est le résultat d’un projet suprêmement orchestré pour que la matière puisse s’ordonner et évoluer pour obtenir notre existence.

Nous sommes alors en présence d’un principe anthropique qui veut que si l’Homme est là à contempler l’univers, c’est parce que:

  • (version faible) l’univers est compatible avec l’existence de l’Homme.
  • (version forte) l’univers avait pour projet l’existence de l’homme.

Seule la version faible est effectivement logique, indémontrable, mais logique. La version forte nous renvoie vers la preuve cosmologique précédente: qui a réglé les constantes de l’univers pour permettre l’apparition de l’homme? Le”Qui” implique arbitrairement l’existence d’une volonté hors de l’univers, encore arbitrairement attribuée à Dieu.

Thomas Durand résume ce chapitre sous forme de ce sophisme:

  • Si Dieu existe, alors il y a de l’ordre dans l’univers
  • Il y a un orde de l’univers
  • donc Dieu existe….

Ce raisonnement ne tient pas, car la troisième proposition ne peut être affirmée que s’il est auparavant prouvé que l’ordre ne peut provenir QUE de Dieu, ce que ne dit pas le prémisse 1, et ce que personne n’a prouvé…

LA PREUVE PAR LE DESIGN

L’argument repose maintenant sur la perfection de ce que nous pouvons observer de la nature. Un oeil, les formes d’un oiseau, la beauté d’une fleur. Voltaire lui-même déclarait “l’univers m’embarrasse et je ne peux songer que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger”.

Oui, notre nature est admirable, et longtemps, il a été raisonnable de croire qu’un dieu (ou voire des dieux) était la seule cause possible à la bienveillance de cette nature qui nous fournit l’eau, la nourriture, la douceur du printemps, les bonheurs de la vie …

Mais cet argument s’est éteint progressivement lorsque la théorie de l’Evolution a fourni une explication à ce foisonnement des formes du vivant, et à l’extrême perfection de ses résultats.

La science contemporaine nous explique:

  • comment la matière peut s’arranger avec elle-même pour produire tout cela (et nous ajouterons matière oui, mais plus énergie et plus informations que nos sens n’ont pas la capacité entière de percevoir).
  • pourquoi notre cerveau saute vite sur des considérations d’ordre métaphysique: l’idée de Dieu n’est pas un signe de bêtise, c’est au contraire un caractère intimement lié aux subtils raffinements de l’esprit, façonné au cours d’innombrables générations.

LA PREUVE PAR LA MORALE

Il est courant de penser que la religion a fourni aux humains les fondements de la morale , et que les textes sacrés ont en quelque sorte inventé les codes de bonne conduite de nos civilisations: nous aurions besoin d’une autorité suprême, la religion (et en définitive, Dieu lui-même), pour prendre connaissance des réalités morales objectives de ce monde. Avec ce raisonnement:

  • Si Dieu n’existait pas, les valeurs morales objectives n’existeraient pas.
  • Or, les valeurs morales objectives existent
  • Donc Dieu existe.

Revenons au prémisse 1: cela revient à dire que les valeurs morales objectives viennent nécessairement de Dieu. L’argument, presque circulaire, consiste à conclure à l’existence de Dieu à partir d’une chose dont l’existence est admise, la moralité, mais en présentant cette moralité de sorte qu’elle ne puisse être apparue sans Dieu.

Parlons-en de la morale objective. Autour de nous, observons par l’éthologie le comportement animal. En dehors du “struggle for life”, ou combat pour la vie décrété par Darwin, on note chez bien des espèces des comportements basés sur l’empathie, l’entraide, pourquoi pas l’amitié qu’on aimerait bien retrouver chez nos concitoyens, croyants ou non. On parle alors de comportement innés. C’est dans les gènes, en dehors de toute influence immanente.

Quant aux textes sacrés, fondateurs d’une morale qu’on doit assumer, on y trouve DES morales selon les vicissitudes historiques qui accompagnèrent leurs écritures.

La philosophie nous amène à des réflexions sur d’autres pistes:

  • Est ce que le bien est bien parce qu’arbitrairement, Dieu l’a dit ? Auquel cas, Dieu pourrait décider que certains crimes sont acceptables, voire recommandés. Et ces valeurs du bien pourraient théoriquement changer (et c’est bien le cas dans les Textes) au bon vouloir de Celui qui en est l’unique source, d’où il découle que le bien et le mal n’existent pas en tant que tel, ils sont le cadre dans lequel nous devons nous contraindre à vivre. Cadre “évolutif” ou carrément modifié, par exemple selon les encycliques de Rome.
  • Ou bien est-ce que dieu nous dit ce qui est bien parce que c’est objectivement bien ? Auquel Dieu perd alors son rôle théorique de source du bien (et donc du mal). Et il devient une hypothèse inutile, puisque nous pouvons alors nous aussi accès à la vérité sur ce qui est moral et sur ce qui ne l’est pas …

LA PREUVE PAR LES MIRACLES

Miracle: fait positif extraordinaire, en dehors du cours naturel des choses, que le croyant attribue à une intervention divine providentielle et auquel il donne une portée spirituelle.

Sur un plan strictement scientifique, un miracle est tout simplement un phénomène constaté, mais inexpliqué. Or, on n’explique pas ce qui est inexpliqué en l’attribuant à Dieu (ou au diable, aux anges, aux extra-terrestres), attendu qu’il faudrait déjà tenir pour acquise l’existence d’une entité dont on prétend justement que le miracle prouve l’existence.

La preuve par le miracle tient donc à la fois à l’appel de l’ignorance (X n’est pas expliqué donc j’ai raison de croire que c’est Dieu qui l’a fait), et du raisonnement circulaire (Dieu explique les miracles, donc Dieu existe).

Les miracles constituent un ferment judicieux pour faire avancer la Science. En biologie, médecine, mais aussi dans les études historiques, quels beaux sujets d’études, qui tiennent parfois aux enquêtes à la Sherlock Holmes pour écarter les fausses pistes et faire apparaître les faits bruts, objectifs, en dehors de témoignages douteux, parce que issus de croyants… Tâche compliquée mais passionnante.

Une affirmation extraordinaire requiert des preuves extraordinaires (Carl Sagan)

LA PREUVE PAR L’EXPERIENCE MYSTIQUE

Pour certaines personnes, la rencontre avec Dieu a lieu “pour de vrai”, à travers une expérience sensorielle, souvent une voix. Dans un état d’extase, ces personnes “choisies” perçoivent, et recueillent des révélations parfois transformées en prophéties. La personne peut être tout à fait sincère, parfois elle est le jeu de troubles complots aux enjeux religieux.

Notre Blaise Pascal national a vécu une telle expérience en ayant frôlé la mort, ce qui le conduira à cesser ses travaux scientifiques pour se consacrer à ses “Pensées” dont ce qui est le mieux reconnu est le fameux “Pari”:

Dieu existe t’il ? Il vaut mieux parier sur son existence, car si l’on gagne, on gagne tout (la vie éternelle), tandis que si l’on perd, on ne perd rien.

Pari très contestable, car il ignore le vrai coût de la croyance… Croire en Dieu n’est pas suffisant, il faut donner des gages à la religion qui lui correspond, respecter les interdits, mobiliser temps et argent pour afficher sa ferveur.

Et puis rien ne prouve que le non croyant sera nécessairement puni, en particulier s’il a dans sa vie commis de bonnes actions. Par précautions, bien des humains se tournent vers la religion à la fin de leur vie, afin de “racheter” des fautes morales et rejoindre les élus fidèles de longue date …

Mais revenons aux expériences mystiques …

Une science nouvelle s’est développée, c’est la neurothéologie. Certaines zones du cerveau, le fameux lobe temporal droit, est sujet dans le cadre de crises epsileptiformes, à transformer une crise banale en crise mystique. A ce titre, les prophètes, les messies et jusqu’à Jeanne d’Arc seraient des épileptiques dont la vie a été chamboulée (et le monde avec) par des crises mystiques, dans un contexte historique, social, politique donné, favorable à la réceptivité des révélations du moment. C’est typiquement ce qui est arrivé à Paul, un juif pharisien violemment opposé à Jésus, qui suite à une chute de cheval, frôle la mort mais reçoit la révélation, qui fera de lui un chrétien des plus zélés…

Chute de Paul de tarse, avant sa révélation…

Dans le contexte médical très technique actuel, on peut recueillir des milliers de témoignages de patients (accidentés, émotionnés, en lisière de la mort) qui ont ressenti une décorporation et un parcours apaisant vers une lumière puissante… ces expériences de mort imminente (EMI) sont corrélées avec une intense modification de la chimie cérébrale, due en particulier au manque d’oxygène dans ce lobe temporal.

Nous avons dans ce billet réduit l’ouvrage Dieu, la contre-enquête à ces quelques arguments. Mais ce livre est bien sûr ouvert sur un très vaste éventail de questions qui touchent les religions. Croire ou savoir? Les deux ne sont pas incompatibles, en particulier si l’on donne des limites raisonnées à la croyance .

Jean-Yves Gauchet

La foi est une illusion qu’on accepte comme une évidence, l’athéisme repose sur un choix de présomptions raisonnables, choix dont la valeur est sujette à révision. (Hubert Monteillet, dans ‘Les pavés du diable”).